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Le coup de l’ensablement GYAN SHALA

Portrait de Pankaj Jain, fondateur de Gyan Shala

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Gyan Shala est un social business basé à Ahmedabad en Inde, qui a développé un nouveau modèle d’école permettant aux enfants défavorisés de bénéficier d’une éducation primaire et secondaire de qualité à moindre coût. En 10 ans d’existence, Gyan Shala a crée plus de 360 ecoles et est en train de révolutionner le système éducatif indien.

« Vous partagez vos locaux avec une entreprise d’informatique ? ». La question que nous adressons naïvement à Pankaj Jain, le fondateur de Gyan Shala le fait sourire. Il faut dire que la pièce dans laquelle nous pénétrons déborde d’ordinateurs, de câbles et de jeunes ingénieurs à lunettes qui s’activent en silence. Pas tout à fait l’idée qu’on se faisait des locaux d’un social business aussi innovant soit-il ! Mais la pièce dans laquelle nous nous installons est le centre névralgique de Gyan Shala, et le quartier général de M. Jain.

La montagne et les îlots d’excellence

S’il y a des hommes qui consacrent toutes leurs forces (et leur intelligence) à déplacer des montagnes, Pankaj Jain, c’est sûr, en fait partie. Derrière son sourire poli et son ton posé, cet indien de 59 ans dissimule une ambition démesurée: résoudre la crise du système éducatif en Inde. Bien que le sous-continent indien compte quelques universités dans le haut des classements mondiaux, pour une grande majorité d’indiens, recevoir une éducation de qualité reste un luxe inaccessible. « L’Inde compte de nombreuses écoles de qualité mais ce sont des îlots d’excellence. Nous n’avons pas réussi à créer un système éducatif de qualité pour tous ». 40% des enfants en âge d’être scolarisés ne vont pas à l’école et une grande partie de ceux qui vont à l’école, se retrouvent dans des écoles publiques où ils reçoivent une éducation reconnue comme étant de piètre qualité. Dans un pays de plus d’1 milliard d’habitants où 4 personnes sur 10 a moins de 18 ans, l’éducation est un défi majeur et une priorité pour le gouvernement.

«Ma femme est enseignante »

A la fin des années 90, après une carrière d’enseignant chercheur à l’Institut de Management Rural, puis de consultant expert en microfinance, Pankaj abandonne ses activités professionnelles pour se consacrer à la recherche d’une solution à la crise du secteur de l’éducation dans son pays. Lorsqu’on lui demande pourquoi il a choisi l’éducation, Pankaj nous avoue que sa femme est enseignante et qu’il a depuis longtemps forgé sa propre vision critique sur l’enseignement dans son pays. Pour le gouvernement indien, comme pour les pays occidentaux, un bon système scolaire requiert des professeurs bien formés, guidés par des principes bien définis, délivrant un programme pédagogique de qualité. Cependant, le constat que fait Pankaj ne va pas dans ce sens: « Nos professeurs sont parmi les plus qualifiés et les mieux payés du monde mais comme le montrent les statistiques, les écoles gouvernementales ne permettent pas aux élèves d’acquérir les bases, notamment en maths et en langue ». Pour Pankaj Jain, le gouvernement fait fausse route car les « standards internationnaux d’un système scolaire de qualité » ne sont pas applicables en Inde à grande échelle. « Nous avons besoin aujourd’hui de 5 millions de professeurs de qualité. Quel pays a 5 millions d’excellents professeurs à disposition ? Sans doute aucun ».

« Think out of the box comme on dit en français!»

Il faut donc penser autrement, innover pour proposer une solution moins chère qui garantisse une éducation de meilleure qualité au plus grand nombre. Faisant appel à ses qualités d’ingénieur, Pankaj va méthodiquement disséquer le rôle et les capacités requises d’un bon professeur. En visitant des écoles en Inde, au Royaume-Uni et aux Etats Unis, il constate que les qualités affectives ou relationnelles d’un professeur sont plus souvent sollicitées que ses capacités intellectuelles. « Un professeur d’ecole primaire ou secondaire n’est que rarement appelé à résoudre des problèmes complexes et lorsque c’est le cas, il n’y a jamais d’urgence à y répondre ». En revanche, il acquiert la certitude que le programme scolaire et les méthodes pédagogiques sont déterminants dans le processus d’apprentissage d’un élève. Ces conclusions sont simples mais posent les bases du modèle Gyan Shala.

Les écoles Gyan Shala sont constituées de classes uniques, situées dans les bidonvilles d’Ahmedabad où il n’y a pas d’écoles gouvernementales, au cœur des communautés les plus défavorisées. Les élèves viennent à pied et economisent ainsi de coûteux trajets quotidiens qui sont l’une des principales causes de non scolarisation en Inde. Les enseignants sont souvent des personnes du quartier, au chômage ou cherchant des revenus complémentaires. Leur appartenance à la même communauté que les élèves favorise la dimension affective et le relationnel. Travaillant à mi-temps et moins diplômés que leurs collègues dans les écoles gouvernementales, ils perçoivent des salaires bien inférieurs, ($36 contre $200) réduisant d’autant les coûts de fonctionnement des écoles Gyan Shala. Le coût de scolarisation moyen d’un enfant à Gyan Shala est de Rs.2 000-2 200 ($43-48) contre Rs.18 000 ($392) dans une école gouvernementale.

Le rôle des ingénieurs à lunettes

Ce modèle d’écoles privées « low cost » induit-il une éducation de moindre qualité ? Non, semble-t-il grâce aux innovations organisationnelles et pédagogiques apportées par Pankaj Jain pour qui « une bonne éducation dépend moins de la qualité de l’enseignement que de la qualité de l’apprentissage ». Pour soutenir et encadrer son réseau d’enseignants peu qualifiés, Gyan Shala s’est doté d’une petite équipe d’experts et de professeurs expérimentés de haut niveau. Les experts de la « design team » – les ingénieurs à lunettes qui nous ont tant surpris lors de notre arrivée – concoctent, matière par matière, des programmes pédagogiques standardisés munis de manuels quotidiens détaillés pour les enseignants. L’équipe de professeurs seniors assure un accompagnement rapproché des enseignants sur le terrain et prend le relais sur les sujets plus complexes ou nécessitant des connaissances particulières (langues, mathématiques…).  Le format même de l’enseignement dispensé est novateur. Les journées de classe durent 3 heures, les sujets sont abordés sur des temps plus courts et les élèves utilisent des fiches de travail pré remplies.

Une assistante nous tend un thé et disparait silencieusement derrière une pile de dossiers pendant que Pankaj, va nous chercher le détail des ressources financières de Gyan Shala, qui comme il l’affirme, fonctionne comme une entreprise. « Si nous demandons aux parents d’élèves Rs.30 ($0,65) par mois afin de garantir leur engagement et l’assiduité de leurs enfants, notre principal client est le gouvernement ». Le modèle est ultra compétitif : à moins d’1/4 du coût du système des écoles gouvernementales, il assure une qualité d’enseignement supérieure. Des études menées par le Massachusetts Institute of Technology (MIT) et des consultants indépendants (Monitor) démontrent que les élèves de Gyan Shala surpassent de loin leurs homologues dans les écoles gouvernementales, y compris celles situées dans des quartiers plus riches d’Ahmedabad. Lorsque nous abordons la question des salaires, nous sommes surpris d’apprendre que Pankaj travaille bénévolement depuis le début: « Ma femme a son revenu d’enseignante qui suffit à subvenir aux besoins du foyer. Nous n’avons pas besoin de beaucoup plus ».

Trouver le repos

Ainsi, après 10 ans d’existence, Gyan Shala compte 360 classes élémentaires et secondaires (du grade 1 au grade 6) et adapte actuellement son modèle pour les grades 8 à 10 (High School). Au delà de fournir une éducation de qualité aux enfants les plus défavorisés (70% des parents d’élèves sont illettrés), l’objectif de Pankaj Jain est maintenant de voir son modèle adopté par toutes les écoles gouvernementales. Alors, seulement, il aura accompli son œuvre et trouvera le repos !

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